Entretien avec Olivier Porcherot, responsable de l’Umcam – Unité de Management et Conception des contenus Audiovisuels et Multimédias - et du service Expertise, Etudes & Conseil et Bruno Masi, Journaliste, responsable des filières Journalisme et Jeux vidéo à Ina EXPERT

Entretien avec Olivier Porcherot et Bruno Masi

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Après une licence de Sciences Economiques à Dijon puis l’école de journalisme au CUEJ à Strasbourg,Olivier Porcherot devient journaliste, « news » et magazine (France Télévisions, RTL TV, M6, etc.). Il participe en tant que réalisateur de direct au lancement de chaînes d’information continue telles que L’Equipe TV ou encore i>Télé, et intervient sur des événements sportifs d’envergure (Paris-Dakar, le Tour de France, etc.). En 2007, il devient directeur du département Audiovisuel & Multimédia du CFPJ. Il exerce désormais à l’Ina les fonctions de responsable de l'unité management et conception des contenus (UMCAM) et responsable du service expertise d'Ina Expert, depuis février 2012.
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Auteur, réalisateur, Bruno Masi a commencé sa carrière comme journaliste au service culture du quotidien Libération, avant de se tourner vers l’écriture de documentaires et de fictions, notamment pour le web. En 2011, il coréalise le webdocumentaire « La zone – Retour à Tchernobyl », pour lequel il obtient le prix RFI-France 24 du meilleur webdocumentaire, et le prix de l’Innovation au Festival du Nouveau Cinéma de Montréal. Depuis septembre 2010, il est responsable pédagogique à Ina EXPERT, en charge des filières Journalisme et Jeux vidéo.

Qu’est ce que la montée en puissance du Web 2.0 et des réseaux sociaux a changé dans les pratiques journalistiques ?

Olivier Porcherot : Les réseaux sociaux sont devenus la deuxième source d’information favorite des internautes et la première pour les jeunes, devant les médias classiques. Sur les réseaux sociaux, il y a chaque jour 4 milliards d’éléments partagés sur Facebook, 175 millions de tweets, 3 milliards de vidéos vues sur YouTube.

Cette montée en puissance du Web et des réseaux sociaux a fait craindre que le journalisme, en tant que pratique professionnelle, ne soit amené à disparaître ; on entend depuis quelques années de sombres prédictions sur le déclin de la profession. Mais, submergé par toutes ces nouvelles sources d’informations, le public a besoin de références et de repères pour pouvoir comprendre le monde qui l’environne.

A ce titre, le rôle du journaliste est indispensable. Son métier change profondément, ce qui ne veut pas dire qu’il va disparaître. Bien au contraire. Il s’effectue dans un nouveau contexte qui a gagné en complexité. Pouvoir se situer, repérer les informations essentielles, les vérifier est un enjeu de première importance.

Certains sites deviennent-ils des références en matière d’information ?

O.P. : Le Web a cette spécificité d’être à la fois émetteur et récepteur d’information. C’est là précisément, à ce carrefour, que le journaliste doit se positionner et faire du in/out : recevoir l’info d’un côté pour la diffuser de l’autre. Mettre en place sa veille, vérifier ses sources, les recouper, diffuser les contenus sur les différents supports du média pour lequel il travaille, tout en « poussant » d’autres informations à titre individuel cette fois-ci, via son compte Twitter personnel sans interférer avec celui de son média, élaborer son marketing personnel, … bref, s’emparer de toutes les possibilités qu’offre le numérique, tenir compte de nouvelles formes d’expression et de participations que l’on a vu rapidement éclore.

Dans ce contexte, certains internautes ont développé des blogs très informés et fiables dans le champ de leurs compétences et les journalistes se doivent de les identifier, les valoriser, et les utiliser comme sources.

La multiplication des informations complexifie-t-elle le travail du journaliste ?

O.P. : Oui, être plus informé ne signifie pas forcément être mieux informé. Trier et traiter les informations dans ce flot de données qui s’amplifie, et ne s’arrête jamais, est particulièrement chronophage. D’où le crowdsourcing : de plus en plus de médias mettent à contribution des non-journalistes ou des journalistes amateurs, ceux que l’on qualifie parfois de journalistes citoyens, des individus passionnés par un sujet et qui consacrent du temps à l’étude de documents afin d’aider le journaliste à co-construire des contenus. Cette élaboration, qui s’appuie sur une participation de contributeurs éclairés, va permettre au journaliste de décoder, d’analyser, d’écrire ou de réaliser un sujet à partir d’éléments fiables qui enrichissent sa pratique.

Le temps du Web accélère-t-il l’ensemble du processus journalistique ?

O.P. : C’est un vrai défi. Comment se situer par rapport à cette accélération ? Comment ne pas se laisser déborder, garder le contrôle ? L’ensemble de la profession est confrontée à cette question et nul ne peut faire l’économie de cette réflexion. Pour chaque média, il existe un temps particulier. La presse écrite, on le sait, est particulièrement confrontée au temps et à la concurrence du Web et des réseaux sociaux qui permettent d’informer en quasi direct. Comment alors se positionner si on ne peut pas suivre la rapidité de ce flot d’informations ? C’est un choix de stratégie crucial : des titres risquent de mourir si les analyses ne sont pas bien faites et les bonnes options non prises.

La rapidité de ce flot pose également la question du tri à faire et de la vérification. Comment gérer ces informations ? Certaines, bénéficiant d’un traitement de fond, doivent être mises en valeur sur la version papier — si nous parlons de presse écrite — et les informations de flux seront réservées au média numérique, site web et réseaux sociaux. Une déclinaison éditoriale doit être faite en fonction des supports : tel site les « poussera » sur Facebook, tel autre, sur Twitter, etc., de manière à ne pas doublonner l’information et de la présenter sous une forme adaptée.

Existe-t-il un modèle économique de l’information sur le Net?

Bruno Masi : Je voudrais, pour répondre à cette question, revenir sur le contexte général. On ne peut évoquer un nouveau modèle économique sans, comme Olivier Porcherot l’a fait, parler des changements qui s’articulent autour de trois niveaux. D’abord, le Web a engendré pour le journaliste, une profonde révolution. Auparavant, il était relativement coupé de son lecteur. Quand j’ai commencé mon métier de journaliste dans la presse quotidienne régionale et à Libération, les seuls échanges que j’avais avec les lecteurs, même au tout début du e-mail, c’était le courrier. On est donc passé du courrier des lecteurs à une interaction directe en relativement peu de temps. L’un des grands bouleversements, c’est le temps réel, l’immédiateté, le « fact checkink », le commentaire et la vérification instantanée, la capacité des médias de vérifier en direct les informations ou les assertions.

Le « crowdsourcing », le fait de faire appel à une communauté pour obtenir des informations ou les vérifier, a également changé le journalisme. Le journaliste n’est plus un professionnel qui exerce une compétence dans un seul média, il doit être pluri-compétent. L’organisation de la rédaction s’est également modifiée. On ne trouve plus d’un coté des rédacteurs, des maquettistes, des cadreurs, et de l’autre côté des journalistes. La pratique des métiers s’est e transformée , des frontières ont bougé. De nouveaux métiers sont apparus, issus de l’informatique, et les journalistes sont amenés à travailler avec ces autres métiers qu’ils ne connaissaient pas. Il leur faudra maintenant apprendre à coder, à monter des bases de données, car le Web a engendré le « data journalism » (journalisme de données), c'est-à-dire la capacité à mettre en forme des volumes importants de données. Les journalistes doivent être en mesure de réaliser une visualisation des informations pour qu’elles soient facilement accessibles au lecteur.

On assiste donc à la création de trois niveaux de journalistes : le journaliste « assis » qui fait son travail sur Internet et va chercher l’information. Pour lui, en effet, le « sourcing » (authentifier et valider ses informations) est un problème important et il lui faut identifier les sites d’où proviennent ces informations. Avec leur multiplication, les mêmes informations circulent et le risque d’une normalisation de l’information existe.

D’autre part, il existe ce qu’on qualifie de journaliste « debout » qui incarne le journaliste traditionnel, le journaliste de terrain, et puis le journaliste de discussion qui entretient le contact avec le lecteur, qui peut devenir producteur d’informations qu’il faudra filtrer, accompagner, évaluer, éditorialiser.

Cette transformation des médias pose effectivement le problème de la viabilité économique des sites, et il n’existe pas de modèle unique. Si certains marchent, leur modèle est-il pérenne ? À ce jour, personne n’en sait rien. Le site du Guardian, qui n’est qu’un exemple, génère de l’argent grâce à sa page Facebook sur laquelle est diffusée de la publicité. Elle génère des ressources importantes. Facebook pourrait donc devenir une plate-forme d'informations pour des médias traditionnels. On pourrait se demander aussi si quelqu’un disposant d’un compte twitter et 15 000 followers, ne serait pas déjà «monétisable » ? Les modèles qui existent demeurent, balbutiants. Il y existe des formules papier acccompagnées de sites web, par exemple, ou des pures players comme Mediapart, Rue 89 (qui vient d'être racheté par Le Nouvel observateur), le Huffington Post, etc. Ce sont des modèles attrayants, différents, mais tous devront se confronter à l’épreuve du temps.

Quels sont les modèles de développement qui marchent le mieux ?

O.P. : Ils sont variés. Le « pure player » aufeminin.com, par exemple, est un site spécialisé qui marche bien. Le modèle économique du Figaro semble porter ses fruits : il propose du contenu multisupport, a réussi à bien valoriser ses annonces via un ensemble de sites de petites annonces, et a développé sur le Web une partie vidéo en partenariat avec Orange. Forts de leur positionnement, Les Échos se déploient sur le numérique. Idem pour L’Équipe. Il faut donc avoir une forte identité, s'appuyer sur des modèles de développements différents et ne pas hésiter à s'ouvrir à d'autres types de diffusion en surfant sur son image de marque. Chaque titre, radio ou télévision doit développer sa stratégie propre, être identifiable, se positionner sur son secteur de compétence et s'ouvrir à d'autres médias.

On a tendance à penser qu'Internet va dévorer tous les autres médias, ce qui est faux. Internet est un média supplémentaire et complémentaire qui trouve sa place au côté des médias antérieurs. Certes, Internet va consommer du temps de consultation mais on observe également que le temps de visionnage de la télévision augmente aussi, et ceci dans le monde entier, donc tout s'additionne. La consultation d'informations sur tablette (qui est de deux heures environ par jour contre 45 minutes pour la presse écrite) n'a pas non plus fait baisser le temps consacré aux autres sources médias.

Quelles sont les demandes de formation pour s’adapter à ces évolutions du métier ?

O.P. : Elles sont liées aux enjeux d'Internet et des médias numériques, au sens large. Il s’agit de renforcer les fondamentaux, de se perfectionner, de s’adapter aux nouveaux métiers, chacun ayant conscience que son média, « sa marque », doit faire la différence par rapport aux autres. C'est-à-dire qu’il faut être bon, qu’il faut savoir écrire mieux, ou différemment, s’informer autrement en incluant l’environnement numérique. Ainsi, parmi les offres de formation de l’Ina, nous proposons l’apprentissage de méthodes pour mieux sourcer ses informations, en étendant ses techniques de sourcing au monde numérique, mais également de perfectionner ses techniques d’écriture du commentaire sur image en télévision ou encore de faire évoluer ses prises d’antenne lors des « plateaux de situation », toujours en télévision.

Nous recevons en formation les trois types de journalistes que Bruno Masi a défini, les journalistes de terrain, les journalistes « assis», capables d’éditorialiser, de mettre en scène sur une page web, de faire du « out », de pousser l’information vers le « consommateur », de tenir le rôle de « community manager» (gestionnaire de communauté).

A titre d’exemple, Le Figaro reçoit 15 000 commentaires par jour, ce qui donne une idée des enjeux de ce métier. Toutes ces contributions sont intéressantes masi elles doivent être encadrées. Modérées a priori, elles permettent d’identifier les contributeurs, les fidéliser et d’augmenter le niveau d’exigence en termes de contenu. Cette méthode a ses vertus : vous êtes identifié, repérable et reconnu. La modération a posteriori est très chronophage, parfois la seule possible, mais elle vous expose à devoir gérer des propos extrêmes, une forme de « cyberhaine ». Des alertes peuvent être mises en place, des mots clés permettent de filtrer. Cette modération a posteriori se fait aussi par la communauté. Le métier de « community manager » est donc en train de se développer.

L’Ina a donc ciblé des formations sur ces nouvelles pratiques liées au Web ?

B.M. : Effectivement. Ce sont des pluri-compétences qu’on demande aux journalistes aujourd’hui, conséquence de deux phénomènes : le Web est certes un média mais c’est aussi un support qui n’est pas dédié à une seule technique, ce qui implique pour les journalistes, d’en maîtriser plusieurs. Le Web a bouleversé les modèles économiques, on a vu des restructurations de rédaction drastiques, et pour sauvegarder leur emploi, les journalistes ont été obligés de s’adapter. Nous avons donc beaucoup de demandes sur la pluri-compétence. Nous proposons aux médias traditionnels, par exemple de presse écrite, de former des rédacteurs à l’utilisation de caméras, à l’écriture spécifique pour le Web, éventuellement à la photographie. Nous assistons à une convergence entre les métiers traditionnels et les métiers innovants. Parallèlement aux formations qui sont centrées sur des fondamentaux en radio, en presse écrite, en audiovisuel, nous développons des formations sur les nouvelles pratiques liées au Web.

Dans le catalogue Ina, cette année, nous avons plus d’une vingtaine de formations sur ces nouveaux domaines et l’année prochaine, nous en dispenserons une cinquantaine.
On renforce également la formation sur le contenu. L’Ina est reconnu et légitimé sur le son, la caméra, la lumière, la régie, etc., et nous développons déjà des formations sur l’écriture, la réalisation, le journalisme, le transmédia et les jeux vidéo.

O.P. : Antérieurement, les métiers étaient bien séparés, et l’Ina a joué un rôle très important dans la formation des techniciens audiovisuels. Les journalistes étaient, eux, formés dans des écoles spécifiques à ce métier. Avec la convergence et l’évolution des outils qui font évoluer les pratiques, les métiers se transforment. Avec la Betacam, les métiers de cameraman et de journaliste se sont recoupés et actuellement se confondent. Dans les écoles de journalisme, on forme donc maintenant des JRI (journaliste reporter d’images). À l’Ina, nous proposons également des filières de formation continue au métier de JRI média global. Une filière élargie, globale, qui fonctionne très bien. De même, l’évolution des outils et pratiques du Web génèrent des convergences des métiers. Le journaliste, aujourd’hui, doit être capable d’utiliser un logiciel de montage simple, même en presse écrite, il doit pouvoir filmer avec son Smartphone, doit savoir « pousser » un contenu sur les sites web, ou le compte Twitter de son média, tout en maîtrisant son métier d’origine : écrire un papier, faire un reportage radio ou un reportage télé.

Vous privilégiez ce type de formations ?

O.P. : En fait aujourd’hui, coexistent formations traditionnelles et formations aux nouveaux outils. Par exemple, les sessions à venir prochainement seront consacrées respectivement au commentaire sur images, fondamental pour un journaliste audiovisuel, aux plateaux de situation (maîtriser son comportement devant la caméra), et aux techniques d’interview, bref des pratiques classiques pour ces métiers. Mais nous venons également de réaliser une formation sur le transmédia à Rennes, et de former les documentalistes d’une grande chaîne de télévision au sourcing et à l’authentification des images, tout en constituant un guide des bonnes pratiques pour sourcer les images en un temps réduit.

Vous le voyez, nous avons donc un spectre de formations relativement large qui concernent à la fois les métiers traditionnels et les nouveaux métiers.

Notre objectif est d’accompagner les médias dans leur évolution et leur mutation, renforcer les compétences, former pour assurer des reconversions réussies. Nous élargissons notre offre tout en consolidant les domaines où nous avons une longue expérience grâce à notre savoir-faire, nos connaissances et notre parc de matériel exceptionnel. Pour impulser des formations qui correspondent aux besoins des entreprises de médias ou hors médias, en nous appuyant sur l’expérience des responsables de filières qui sont des professionnels confirmés en ces domaines. Des formations conçues par des professionnels pour leurs homologues.

Propos recueillis par Isabelle Didier et Philippe Raynaud, Ina


Mise en ligne : octobre 2012

Source: http://www.ina-expert.com/e-dossier-de-l-audiovisuel-journalisme-internet-libertes/les-journalistes-face-au-developpement-web.html

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